Pourquoi Toulouse est-elle surnommée la Ville Rose ? Une histoire de brique, de chimie et de marketing

Toulouse est la Ville rose. Voilà. L’affaire semble réglée.

Il suffit d’ouvrir n’importe quel guide touristique, de regarder la façade du Capitole sous un soleil suffisamment coopératif ou d’écouter quelqu’un présenter Toulouse pendant plus de trente secondes. La ville est rose parce qu’elle est construite en briques roses.

Logique.

Sauf que non.

Ou, plus exactement : oui, mais pas vraiment.

Car les briques de Toulouse ne sont pas particulièrement roses. Certaines sont rouges. D’autres orangées, brunes, saumon, presque jaunes ou franchement sombres. Pendant plusieurs siècles, une partie des Toulousains s’est même appliquée consciencieusement à les cacher.

Quant au surnom « Ville rose », il est apparu près de deux mille ans après les premières grandes constructions toulousaines en terre cuite.

Autrement dit, répondre sérieusement à une question aussi anodine que « pourquoi Toulouse est-elle surnommée la Ville Rose ? » oblige à convoquer des géologues, des archéologues, des chimistes, des historiens de l’art, quelques poètes régionalistes et, finalement, les ancêtres de l’office de tourisme.

Tout ça pour une couleur. Bienvenue à Toulouse donc, ville rose mais c’est un tout petit peu plus compliqué que ça…

Avant le rose, il y avait de la boue

Pour comprendre les murs de Toulouse, il faut commencer quelques dizaines de millions d’années avant le Capitole. Ce qui est légèrement moins pratique pour organiser un week-end, mais beaucoup plus efficace pour comprendre l’architecture locale.

Le sous-sol toulousain appartient en grande partie à un vaste ensemble de molasses, des dépôts issus de l’érosion des reliefs environnants. L’Inrap, Institut national de recherche archéologiques préventives,  identifie pour la région toulousaine, des formations constituées principalement d’argiles et de sables, accumulées à partir de l’Oligocène (il y a environ 34 millions d’années) auxquelles se sont ajoutées les terrasses alluviales façonnées par la Garonne et ses affluents.

En clair : Toulouse n’est pas posée sur une formidable carrière de pierre prête à l’emploi.

Elle dispose en revanche d’argile. Beaucoup d’argile.

On répète souvent que les Toulousains auraient choisi la brique « parce qu’il n’y avait pas de pierre ». C’est un peu rapide. Les archéologues montrent que les constructeurs antiques savaient parfaitement faire venir calcaires, grès et marbres des Pyrénées, notamment par la Garonne. Mais, étant donnée que l’argile est un matériau parfait pour la construction, l’idée d’un transport fluvial onéreux, a souvent été écartée, et ce, depuis l’antiquité romaine.

Les Romains construisaient déjà Toulouse en brique

Et ils ne le faisaient pas timidement.

Dans une étude publiée en 1997 dans la revue universitaire Pallas, les archéologues Raphaël de Filippo et Christian Rico rappellent que le paysage de Toulouse antique se distinguait par l’importance inhabituelle de la brique dans les constructions publiques et privées.

Le fanum découvert à Vieille-Toulouse, daté de la seconde moitié du Ier siècle avant notre ère, serait même le plus ancien édifice construit en briques connu en Gaule. L’enceinte de la nouvelle ville romaine, son théâtre et plus tard l’amphithéâtre de Purpan emploient eux aussi massivement la terre cuite, une particularité remarquable dans l’architecture gallo-romaine.

La Ville rose existait donc matériellement bien avant d’avoir trouvé son attaché de presse.

Et cette brique toulousaine possède une particularité qui saute aux yeux lorsqu’on en pose une à côté d’une brique moderne classique.

Elle est énorme.

Une brique de presque onze kilos

La fameuse brique foraine toulousaine s’est progressivement stabilisée sur un format d’environ 42 × 28 × 5 centimètres. Pour comparaison, la brique traditionnelle du nord de la France tourne autour de 22 × 10,5 × 5,5 cm. Soit presque moitié moins.

Le patrimoine toulousain a également été inventé pour les maçons disposant de très bons lombaires et une brique foraine contemporaine de ce format peut peser autour de 11 kg.

Techniquement, cette grande surface associée à une faible épaisseur rend la brique foraine relativement fragile. Les briques cassées étaient donc réemployées comme matériaux de remplissage, tandis que les meilleures pièces étaient réservées aux usages visibles.

Plus intéressant encore : toutes ne sortaient pas du four avec la même couleur.

Et là, il faut momentanément abandonner l’histoire de l’art pour entrer en chimie.

Pourquoi une brique devient-elle rouge ?

L’argile contient naturellement différents minéraux. Parmi eux, des composés du fer.

Lors de la cuisson en présence d’oxygène, le fer peut notamment se retrouver sous forme d’hématite, dont la formule est Fe₂O₃. C’est elle qui contribue fortement aux tonalités rouges des terres cuites. C’est le même type de phénomène qui est à l’origine de la couleur caractéristique martienne d’ailleurs.

Des travaux de science des matériaux montrent que la couleur finale dépend à la fois de la composition minéralogique de l’argile, de la température atteinte et de l’atmosphère du four de sorte qu’un changement des conditions de cuisson impacte fortement les réactions chimiques et modifie l’aspect de la brique.

Dans une atmosphère moins oxydante, une partie des oxydes de fer peut évoluer vers des phases plus sombres, comme la magnétite. Augmentez certaines températures, modifiez les carbonates ou la proportion de fer, et la teinte évolue encore.

Bref, une brique n’a jamais reçu l’instruction « devenir rose ». Ce n’est pas une volonté, un plan ou une intention artistique c’est de la chimie.

Les anciens fours toulousains ajoutaient une autre variable : leur température n’était pas parfaitement homogène. Certaines briques chauffaient davantage que leurs voisines. Le résultat était donc une véritable palette allant des tons clairs jusqu’aux rouges très foncés. Les briques les plus fortement cuites pouvaient être utilisées dans les parties demandant davantage de résistance, tandis que d’autres étaient réservées aux élévations protégées ou aux parements.

La fameuse homogénéité rose de Toulouse est donc, chimiquement parlant, une fiction assez approximative qui ne résiste d’ailleurs pas à un examen visuel poussé quand vous vous baladez dans les rues du aux alentour de notre hôtel du centre ville de Toulouse.

Toulouse a même essayé de ne plus être rouge

L’histoire ne s’arrête absolument pas à ces conditions chimiques initiales. Une région pleine d’argile, une tradition antique, des briques riches en fer, quelques siècles et voilà une ville rouge orangé que la lumière transforme en carte postale : c’est un peu simple.

En tout cas, les anciens toulousain ont trouvé que le narratif devait être poussé plus loin car l’attrait d’aujourd’hui fut aussi l’objet de la critique d’hier.

À partir du XVIIIe siècle et surtout au XIXe, la brique apparente n’est pas systématiquement considérée comme noble. Les façades sont fréquemment recouvertes d’enduits ou de badigeons à la chaux, dans des tonalités blanches, jaunes ou ocres. Les documents patrimoniaux du ministère de la Culture montrent combien cette pratique appartient à l’architecture traditionnelle toulousaine.

Puis arrivent les grandes transformations urbaines du XIXe siècle. Paris s’impose comme le modèle d’esthétique urbaine à suivre.

Et puisque Paris possède des façades de pierre claire, Toulouse décide, avec un aplomb admirable, qu’elle aimerait elle aussi avoir l’air d’être construite avec un matériau qu’elle n’a justement jamais beaucoup utilisé.

Lors des percées urbaines des années 1870, certains immeubles toulousains emploient ainsi des briques claires ou jaunes destinées à imiter la pierre de taille. Les Archives municipales montrent que l’imitation ne s’arrête même pas à la couleur : les façades reprennent les bossages et les effets d’appareil caractéristiques de la pierre.

En résumé, Toulouse possède une architecture de brique extraordinairement originale et passe une partie du XIXe siècle à essayer de faire croire que c’est du calcaire. Toulouse se cherche un peu…

Et c'est précisément là que la « Ville rose » apparaît

En effet, l’appellation ville rose ne provient pas des tréfonds du temps. Le surnom n’est pas hérité d’une fantasque oralité médiévale. Il n’est pas non plus romain. Il n’est même pas particulièrement ancien.

Les recherches de Luce Barlangue, historienne de l’art et ancienne membre du laboratoire FRAMESPA du CNRS et de l’Université Toulouse Jean-Jaurès, situent sa naissance à la toute fin du XIXe siècle. Jusqu’alors, les guides qualifiaient plus volontiers Toulouse de « cité palladienne », en référence à sa tradition intellectuelle et artistique.

Entre les années 1890 et 1900, un milieu littéraire régionaliste commence cependant à développer une autre représentation de la ville.

Le rose y est moins une référence technique à la composition chimique des briques qu’une couleur poétique. Toulouse est féminisée, rapprochée de figures comme Clémence Isaure ou la Belle Paule. Le rose évoque le charme méridional, la douceur, la lumière.

Et puis il y a une raison presque scandaleusement simple.

Tolose rime avec rose

Deux millénaires d’architecture de terre cuite, trente-quatre millions d’années de géologie régionale et quelques réactions d’oxydoréduction auront donc également bénéficié d’une rime pratique.

Le tourisme termine le travail

À partir de là, la poésie rencontre quelque chose de terriblement moderne : le marketing territorial.

En 1903 est créé à Toulouse l’un des premiers syndicats d’initiative. Son problème est déjà familier : les voyageurs passent par Toulouse avant de poursuivre vers les Pyrénées.

Il faut donc leur donner envie de rester.

En 1904, le géographe S. Guénot propose de valoriser non seulement les monuments, mais l’atmosphère de la ville, sa lumière, son climat et sa brique. Quelques années plus tard, l’expression « Ville rose » apparaît sur les couvertures du bulletin du syndicat d’initiative. Les cartes postales de la maison Labouche participent elles aussi à diffuser l’image.

Le surnom est assez parfait pour imprégner les esprits et beaucoup plus séduisant et intellegible pour un voyageur que « cité palladienne », qui exige tout de même quelques explications avant le café.

Dans les années 1910, le guide Trois jours à Toulouse la ville rose consacre pratiquement l’expression. La marque est née.

Petit problème : tout le monde n’aime pas le rose

Dans les années 1920 et 1930, certains intellectuels toulousains commencent pourtant à trouver la couleur franchement mollassonne.

L’écrivain Armand Praviel s’en prend notamment à cette Toulouse « rose comme un bonbon fondant ». Pour lui, Toulouse doit être rouge. Rouge comme sa brique, son histoire, sa violence médiévale, son tempérament méridional. En 1933, il publie même La Ville rouge, Toulouse capitale du Languedoc.

Un siècle plus tard, le service communication de Toulouse Métropole a manifestement remporté le match.

Ville rouge : 0.

Ville rose : probablement quelques millions de cartes postales.

La ville est finalement devenue conforme à son propre surnom

Finale ironie, lorsque « Ville rose » commence à s’imposer au début du XXe siècle, Toulouse est encore largement recouverte d’enduits et de badigeons.

Ce n’est qu’au cours du XXe siècle que la restauration patrimoniale va remettre progressivement la brique apparente au premier plan. Les prescriptions de protection évoluent notamment dans les années 1940 et la suppression de certains enduits devient alors un principe d’intervention patrimoniale.

Autrement dit, Toulouse a partiellement fini par devenir la ville que son propre surnom avait inventée.

La formule touristique a précédé le paysage que nous considérons aujourd’hui comme ancestral et immuable.

Alors, au final Toulouse est-elle vraiment rose ?

Car les enfants répètent à l’envie que ce n’est pas rose c’est orange, ocre, rouge, rouille, écrevisse, citrouille, roge. Oui la vile est rose.  À condition de ne pas demander confirmation à un spectrophotomètre.

Elle est faite de briques dont les couleurs dépendent des argiles, du fer, de la cuisson, du temps, des restaurations et de la lumière. Certaines façades sont rouges le matin, orangées à midi et presque pourpres lorsque le soleil descend.

La Ville rose n’est donc pas une couleur précise. C’est une idée que l’imaginaire, la nature et quelques communicants astucieux, ont rendu réel.

Une idée née de la géologie, fabriquée par les briquetiers, oubliée sous des couches de chaux, récupérée par quelques poètes, transformée en argument touristique et finalement devenue l’identité visuelle de toute une ville.

La prochaine fois que vous viendrez découvrir Toulouse, le plus amusant sera peut-être de regarder ses murs en essayant précisément d’y trouver du rose. découvrir Toulouse depuis l’Hôtel d’Orsay. Vous verrez surtout du rouge, de l’orange, de l’ocre, du brun.

Et quelque part entre toutes ces couleurs, une ville qui a réussi depuis plus d’un siècle à convaincre tout le monde qu’elle était rose. Franchement, à ce niveau-là, ce n’est plus de l’architecture, c’est de la culture !

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